L’aigle de Sharpe – Bernard Cornwell

Les guerres Napoléoniennes vues côté anglais, comme si vous y étiez

aigle_sharpeBernard Cornwell est un écrivain britannique publiant essentiellement des romans historiques (plus une série de thrillers et un livre d’Histoire sur Waterloo), un domaine dont il est considéré comme un des plus grands spécialistes. Il est surtout connu pour son cycle consacré à Richard Sharpe (plusieurs millions de livres vendus !), soldat de l’Armée de sa Majesté lors des guerres coloniales et Napoléoniennes du début du XIXe siècle. C’est un écrivain très prolifique, ayant, jusqu’à ce qu’il atteigne la soixantaine, publié deux livres par an. Ses autres cycles de romans historiques parlent de la Bretagne arthurienne, de celle du IXe siècle, de la Guerre de cent ans et de celle de Sécession.

Le cycle compte vingt-trois romans et une nouvelle, dont six ont été traduits en français. Il faut noter que le « tome 1 » de l’édition tricolore, à savoir le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, est en fait le huitième si on suit la chronologie interne de l’univers, mais le premier a avoir été publié (en 1981). L’auteur a, par la suite, ajouté des livres servant de prélude, ou intercalé de nouveaux romans entre ceux existant déjà, ce qui fait que l’ordre de lecture n’est pas évident à déterminer (vous le trouverez ici).

Nous suivons donc Richard Sharpe, alors engagé contre les troupes Napoléoniennes dans la Guerre de la péninsule, au Portugal et en Espagne. Il s’agit d’un roman d’aventure à cadre militaire, mettant l’emphase sur l’action mais étant très précis sur le plan de la reconstitution, qu’elle soit martiale ou Historique. 

Contexte, personnages, intrigue

Richard Sharpe, 32 ans, dont la moitié passés dans l’Armée, est une rareté : il est l’un des rares roturiers à s’être élevé jusqu’au grade de Lieutenant dans les Fusiliers (la postface nous apprend que dans l’Histoire réelle, seuls 5% des officiers de l’armée de la Péninsule sont issus du rang). En effet, à cette époque, les grades d’officier sont des charges qui s’achètent, la compétence militaire ne jouant aucun rôle dans l’affaire. Seuls les nobles et les riches peuvent donc se les payer, même si très, très rarement, un homme peut sortir du rang et s’élever dans la hiérarchie du fait de sa bravoure. Tel est le cas de Sharpe qui, lors des guerres en Inde, a réussi suffisamment d’exploits pour atteindre le grade de Lieutenant. C’est donc un soldat-né, un meneur d’hommes d’exception, adoré par ses subordonnés à qui il mène pourtant la vie dure (il est sévère, mais juste). Il n’a que du mépris pour les officiers supérieurs (la plupart, du moins), des dandys et des incompétents bons à rien sur un champ de bataille, où il est par contre chez lui. Pour le moment, son avancement est bloqué car, pour devenir Capitaine, il devrait s’acquitter d’une somme énorme, qu’il est bien loin de posséder.

Alors que le gros de son unité, le 95e Fusiliers, est rentré en Angleterre, Sharpe et quelques dizaines d’hommes (dont son fidèle acolyte, le sergent Harper, un colossal irlandais très attachant) sont coincés au Portugal, où on les assigne au Capitaine Hogan, un sapeur qui doit détruire un pont stratégique. Malheureusement pour Sharpe, le Capitaine va se retrouver dans le sillage du Colonel Simmerson, un homme riche qui s’est carrément acheté un Régiment entier de Milice (comprenez l’équivalent de la Garde Nationale américaine moderne pour l’Angleterre de l’époque) et est venu exercer ses connaissances martiales (toutes théoriques) sur les terres ibériques. Les relations entre Sharpe / Hogan (membres de l’Armée) et ce colonel de la Milice seraient déjà assez tendues si, à la première rencontre avec les Français, Simmerson n’avait eu un comportement aberrant, entraînant la mort ou la blessure de centaines d’hommes et pire encore, la capture d’un des deux étendards du Régiment (à Bataillon unique) du South Essex, le plus grand déshonneur que puisse subir une unité militaire.

Alors qu’il a été un des seuls à se battre et à protéger les deux étendards, Sharpe se voit accusé par Simmerson et son neveu, Gibbons, un Lieutenant plus incompétent encore que lui et plus pressé de jouer au dandy (voire au violeur…) qu’au soldat, d’avoir mené le South Essex au désastre en refusant d’obéir à un ordre suicidaire et d’avoir perdu l’étendard. La situation est d’autant plus grave que le Colonel a de puissants appuis politiques en Grande-Bretagne. Dès lors, pour retrouver son honneur et laver son nom de toute calomnie, Sharpe n’aura de cesse de mettre un projet fou à exécution : faire ce qui n’a jamais été fait, à savoir capturer à son tour une (l’orthographe est correcte) des aigles de drapeau de la Grande Armée…

Mon avis

Bien que l’auteur soit revenu sur cet aspect plus tard, ce qui est agréable est que le héros n’est pas un arpette mais déjà un soldat endurci, ce qui nous évite le syndrome (courant en Fantasy, par exemple) du jeune homme frêle, rachitique et inexpérimenté qui, au fil d’interminables tomes, s’élèvera vers le pinacle de la gloire militaire. Si on prend ce roman pour ce qu’il est (à savoir le premier écrit et paru), il propose un protagoniste qui a déjà du vécu, du poil au menton et le corps couturé de cicatrices, ce qui est, ma foi, fort agréable. Sharpe a de l’épaisseur, c’est un briscard sûr de ses capacités comme on aime en croiser dans les romans d’aventure et militaires. Malgré tout, il n’est pas tout à fait stéréotypé à ce niveau là non plus, puisque le fait qu’il soit sorti du rang lui donne un côté atypique à la fois dans le cadre Historique et dans celui de l’univers des livres (de telles promotions au rang d’officier existaient bel et bien, mais étaient très rares). Sa psychologie est complexe : ayant passé son enfance et son adolescence dans des orphelinats puis des prisons, il a certes le sens de l’honneur, mais c’est celui du soldat et de l’aventurier et pas forcément celui du gentilhomme. Féroce au combat, il exerce aussi sans remord une terrible vengeance contre ceux qui lui portent du tort ou font du mal à ses protégés. Nous sommes donc loin d’un certain manichéisme ou de l’image de l’officier et gentleman, avatar moderne du chevalier blanc à la Lancelot ou Galahad.

Ce qui est également intéressant est que le vrai ennemi est (comme l’explique l’auteur dans la préface) à la fois la propre hiérarchie du Lieutenant (du moins une partie) et les politiciens de son propre pays. Il trouve finalement plus d’honneur dans le fait de combattre les Français (ou de négocier avec eux sur le champ de bataille, d’égal à égal) que de servir sous les ordres de nobles arrogants, trop sots pour se rendre compte de leurs déficiences sur le plan tactique ou stratégique et trop fiers pour les assumer, préférant chercher des boucs émissaires qui, eux, au contraire, se sont comportés ainsi que leur devoir de soldats l’exigeait. Remarquons d’ailleurs que les Français ne sont pas décrits de façon caricaturale via un patriotisme anglais mal placé, mais au contraire comme des adversaires honorables et respectables, notamment dans leur traitement des blessés ou des prisonniers de guerre.

Notez qu’entre deux batailles ou querelles Sharpe / supérieurs, nous avons aussi quelques aspects de la vie militaire quotidienne de l’époque (le ravitaillement, le traitement des déserteurs, etc) et même une histoire d’amour avec une belle Portugaise.

Le livre se révèle très plaisant à lire, avec un style fluide, immersif et efficace, beaucoup de rythme, et une traduction correcte à l’exception de certains termes techniques mal transcrits (les troupes britanniques de l’époque n’employaient pas des revolvers -à plusieurs chambres dans un barillet rotatif- mais des pistolets à silex avec une chambre unique intégrée au canon). Les personnages secondaires sont très sympathiques également (notamment Harper), et les antagonistes, bien que stéréotypés, sont haïssables à souhait. L’ambiance des batailles est fort bien retranscrite, on sent la poudre, on ressent la cavalcade des chevaux et on frissonne en entendant presque le tonnerre des canons et le claquement sec des Mousquet(on)s. La reconstitution historique est assez bluffante, notamment lorsqu’on évoque le comportement hallucinant de l’Armée Espagnole (l’auteur précise en postface qu’à part quelques éléments fictifs introduits pour l’aspect romanesque, tout ce qui est décrit est réel), dont on peine à croire qu’il ait pu se dérouler comme décrit, et qui pourtant est tout à fait véridique.

Il ne faut certes pas forcément chercher dans un roman d’aventure un pinacle de la littérature moderne, mais celui-ci, tout en respectant les codes du genre, se révèle vraiment prenant et agréable, pour peu que vous ne soyez pas complètement allergique au cadre militaire, Napoléonien (Historique en général), à une narration plus utilitaire que lyrique et au fait que les héros gagnent forcément à la fin en humiliant les méchants.

Si vous êtes un adepte des romans de SF militaire inspirés par l’épopée Napoléonienne ou de la Flintlock Fantasy (à mousquets), cette lecture pourra aussi grandement vous satisfaire, tant, à part les éléments imaginaires (vaisseaux spatiaux, dragons ou magie, selon le cas) on retrouve ici totalement leur esprit, ce qui est tout à fait normal puisqu’ils se sont inspirés d’une demi-douzaine de cycles (Hornblower, Aubrey, etc) parmi lesquels celui-ci figure en bonne place pour ce qui concerne le volet terrestre des opérations. La partie Indienne du cycle de Sharpe a d’ailleurs probablement inspiré (ou en tout cas est très similaire à) La souveraine des ombres de Chris Evans ou, plus encore, une nouvelle comme Hope’s end dans le cycle des Poudremages de Brian McClellan (sans compter que Tamas partage beaucoup de points communs avec lui, dont un profond mépris des nobles et une volonté farouche de s’élever dans les rangs).

En conclusion

Ce roman propose une passionnante immersion dans les combats terrestres lors des Guerres Napoléoniennes (ici au Portugal et en Espagne, en 1809), vues côté anglais. La reconstitution historique est solide, le côté militaire et aventureux prenant, les personnages attachants, les antagonistes délicieusement haïssables, l’écriture fluide, agréable et rythmée. Si vous aimez les grandes fresques historiques (le cycle compte… 24 tomes !) et que le tonnerre des canons, l’odeur de la poudre, le claquement des sabots de la cavalerie et l’aboiement des mousquets font battre plus vite votre cœur, voilà une lecture éminemment recommandable. Et elle l’est également si vous êtes un adepte de Flintlock Fantasy ayant la volonté de remonter aux sources littéraires du genre.

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7 réflexions sur « L’aigle de Sharpe – Bernard Cornwell »

    1. Tout ce qui est romans SFFF est sur le Culte, tout le reste (y compris les BD SFFF par exemple) est ici 😉 Et vu que c’est un roman historique, il a tout à fait sa place ici (et puis en plus, il faut bien que le Bazar vive un peu 😉 ).

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  1. Ah, j’adore Bernard Cornwell !! Encore une fois nous sommes sur la même longueur d’onde, je garde un très bon souvenir de ce roman (et plus encore de La saga du roi Arthur^^)

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    1. Justement, j’ai vu ta critique sur Babelio, mais j’ai été incapable de la retrouver sur le Bibliocosme : tu as un lien s’il te plaît, histoire que je l’ajoute à la critique ? Merci !

      J’ai beaucoup aimé moi aussi, et je suis bien décidé à poursuivre Sharpe d’abord, avant de m’attaquer au reste.

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      1. La critique n’est pas encore sur le blog : il en reste un certain nombre qui datent du tout début où j’ai commencé à faire des articles qui n’ont pas encore été ajouté au Bibliocosme 🙂

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